Quatre-vingt quatre.

Il est 19h30. 9h30 en France. Deux heures trente qu’un laconique « papy est décédé à 7h ce matin » m’a été envoyé. Une heure que je tourne en rond sans savoir ce que je ressens vraiment. Une heure déjà que  j’ai essayé d’appeler ma mère, cette personne qui refuse de m’adresser la parole depuis six mois parce que je ne me « comporte pas bien ». 

J’ai longtemps regardé son numéro sur mon téléphone, ne sachant pas quoi faire, quoi dire. Elle m’a dit qu’elle n’avait pas le temps de me parler. J’ai eu encore une fois cette impression d’être mise à l’écart. En même temps, oui, je suis loin, on ne peut plus loin, et elle n’avait rien à me dire. Rien à me dire sur le fait de perdre son père, cette personne qu’elle a haï toute sa vie, construisant tout autour de ça, même moi ? Rien à me dire sur ce cataclysme sous-jacent. Face à mon grand-père malade et affaibli depuis des années, je me suis souvent demandée si les milliards de souffrances et de rancunes accumulées par son entêtement et sa façon d’élever ses dix enfants disparaîtraient avec lui. Il est encore trop tôt. Trop tôt pour tout. Trop tôt. Ou trop tard, plus tard, parce que je ne serai pas là. Je ne peux m’empêcher de me demander égoïstement si mon absence sera rajoutée à la longue liste de mes torts…

Déjà, je dresse mentalement, l’un après l’autre, mes regrets. Lui parler davantage quand je venais encore. L’appeler même si je ne venais plus. J’aurais du, j’aurais du… J’en viens à prier je ne sais quel dieu de ne pas laisser mon inconscient m’accabler de remords, j’ai déjà tellement de mal à avancer… Je voudrais être là bas, mais je ne peux pas. Je le savais, pourtant. Aurais-je pu prévoir les larmes qui ont coulé alors que j’ignorais jusqu’à ses sentiments pour ses propres enfants, traumatisés encore aujourd’hui ? De mon grand-père, finalement, je ne savais qu’une chose, c’est qu’il aimait ma grand-mère et qu’on ne s’en est rendus compte qu’à la mort de celle ci, il y a quelques années. Pour le reste, qu’il était tyrannique, qu’il a fait un mal considérable à ses enfants au nom de traditions incompréhensibles, que dire, sinon que je suis en bout de chaîne, le produit de tout cela. Je ne sais pas ce qu’il va advenir. Pire, mieux… 

Moi, âgée de 5 ou 6 ans, le soir. Mon grand-père, qui ne manifeste jamais aucun sentiment affectueux, m’embrasse sur la tête. Pourquoi, comment ? Je ne sais pas. À peine remontée en haut, ma mère me reproche déjà d’être allée le voir. Je ne comprends rien. Je mettrai 30 ans à comprendre que je ne peux même pas servir de lien entre eux et que je suis juste un des innombrables objets de haine d’une querelle trop dure, trop ancienne. Je finirai par fuir bien avant la compréhension. Mais la compréhension ne suffit toujours pas. 

Il est 20h. 10h là bas. Ma mère s’apprête à entrer à l’hôpital, affairée, elle n’a pas le temps de me parler. Les années passent, mes angoisses du temps qui passent la concernant, me concernant, ne font que s’accentuer. J’aurais voulu être là bas, je ne peux pas. Mais est-ce qu’on estime que ça me concerne encore ? …

20h10. Les larmes coulent, mais je ne sais pas ce que je ressens, ni pourquoi je pleure. Je suis trop loin, dans tous les sens du terme, finalement.

8 thoughts on “Quatre-vingt quatre.

  1. 14 février, 2012 at 10 h 37 min

    Oh… Finalement, c’est peut être bien que tu sois loin, d’une certaine façon ça te protège un peu.
    Ma famille n’a certainement pas grand chose avec la tienne, mais j’avais reçu exactement le même message à la mort de ma grand-mère alors que je passais un week-end avec des amis (proches, mais pas trop) ; je n’avais pas tellement su comment réagir, j’avais gardé tout ça pour moi et finalement je n’ai pleuré que plusieurs plus tard lors de l’enterrement. Ca reste un souvenir très bizarre.
    Courage, prends soin de toi

  2. Jen
    14 février, 2012 at 10 h 55 min

    Aussi loin que tu sois, je pense fort à toi.

  3. 14 février, 2012 at 11 h 41 min

    Moi aussi je pense fort à toi et je crois sincèrement, même si ça paraît brutale comme cela à entendre, que tu dois te protéger, penser à toi !
    Tu dois leur envoyer des souhaits et des pensées d’amour, mais je crois que pour le moment tu ne peux pas faire grand chose pour eux.
    Tu n’es pas responsable des problèmes familiaux antérieurs à toi, et tu ne peux pas porter cela dans ta vie avec ce sentiment de culpabilité. Un détachement intérieur est nécessaire pour que tu puisses avancer, même si c’est un peu douloureux. Le fait de faire des souhaits peut aider la situation à se dénouer d’elle même.
    C’est finalement bien que tu sois loin, au moins tu es protégée.
    Bises

  4. moshiboy
    14 février, 2012 at 19 h 11 min

    quand mon grand père ou ma grand mère ne sera plus là, je serais triste… mais juste par ce qu’il ne m’auront jamais vraiment accepté.
    pourquoi constamment des reproches !! je ne fais pourtant rien de mal !! j’essaie de m’en sortir !! et pourtant… mais il sont d’une autre génération, ont connus la guerre (ils sont donc très dure).
    je me dis (peut être à tort) que les personnes sans famille doivent être livre, sans contrainte. la liberté, se reconstruite, trouvé la paix, le truc qui fera… que l’on se dit, je vais bien…
    peut être que pour y arrivé il vaut mieux tiré un trait sur les personnes qui de toute façon ne t’apporterons rien…
    c’est peut être dure ce que je dis, mais on a 70 ans à tiré sur madame la terre alors entoure toi des gens qui accepterons que tu les aime et que ceux ci aiment en retour.

  5. Xofia
    15 février, 2012 at 18 h 57 min

    Bon courage! comme toi, j’ai appris la mort de mon grand-père pendant un voyage de trois mois en Inde… j’ai donc vécu tout çà de loin… sentiment bizarre de louper quelque chose d’essentiel en étant loin de mes proches et de lui, et sentiment d’être comme protégée en vivant cela seule de mon côté et à des milliers de kilomètres (comme si j’étais sur une autre planète!)
    Bon courage pour faire ce deuil à distance…

  6. 17 février, 2012 at 20 h 38 min

    Les problèmes familiaux ne sont jamais simples à gérer. J’arrive ici, je lis mais je remarque que tu t’exprimes d’une belle manière fort agréable à lire.

  7. Moo
    22 février, 2012 at 0 h 02 min

    Je te souhaite tout le courage possible … après tout être loin peut t’aider à te changer un maximum les idées, surtout dans un pays pareil :)

  8. 15 avril, 2012 at 0 h 30 min

    Des mois plus tard, merci à vous d’avoir laissés ces commentaires, qui m’ont beaucoup touchée…

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