Derrière.

Tree Top Walk

J’ai parfois l’impression étrange d’avoir 100 ans. De regarder le monde de loin, étrangère à tous ces gens qui bougent, se mouvent, s’agitent, se passionnent, vivent. Ma vie à moi est entre parenthèses et je ne suis pas certaine de réussir un jour à vous rattraper.

Je crois que mon apparente jeunesse, en dehors de mes gènes d’asiatique bien présents, tient en grande partie à ça. Comment vieillir quand on est en suspens ? Et pourtant j’ai commencé ce texte par « j’ai l’impression d’avoir 100 ans ». Peut-être pas 100. Ou alors une centaine d’années suspendue dans un autre temps.

Recommençons.

J’ai vécu de drôles d’évènements dans ma vie. Drôle n’est sans doute pas, et de loin, l’adjectif exact. J’ai connu ce moment où tu te demandes vraiment si tu ne vas pas mettre fin à ta vie, pour de bon. Parce que le poids des souffrances était insupportable. Mais surtout parce que j’allais me noyer dans mes émotions. Lutter pour respirer, regarder, terrorisée, cette vague, cette montagne qui va vous écraser, être incapable de faire face aux milliers de sentiments douloureux qui menacent de vous engloutir pour de bon. J’ai lutté contre, je suis encore là. Mais à quel prix ?

Parlons prosaïquement. Se remet-on vraiment d’entendre un jour, après avoir passé x heures dans un service psychiatrique pour choc émotionnel grave, votre famille vous dire que vous êtes folle et qu’il n’y a rien à faire pour vous ? Je ne sais pas. Je suis encore là. Mais…

Se remet-on vraiment de ne jamais être assez bien pour sa propre famille ? On apprend simplement à faire avec. Mais…

Se remet-on vraiment d’avoir trop aimé ? On apprend que la vie peut dérailler du jour au lendemain, alors, on prend garde. Trop.

Se remet-on réellement, vraiment, d’avoir entendu que personne ne pouvait vous aimer en vous connaissant vraiment ? Je ne pense pas.

À chaque fois, plus tard, qu’un événement malheureux arrivait, je me sentais à la fois mieux et moins parée pour y résister. Mieux parce que je savais que j’y parviendrai, j’avais connu pire. Moins parce que ça me brisait davantage.

Pendant ces vacances, où j’ai passé parfois tout mon temps, en continu, avec des personnes que j’aime beaucoup, il y a eu des tensions. Je m’y attendais. Ce que je ne savais pas sur moi, c’est que j’étais désormais incapable de laisser mes émotions prendre le dessus. Comme si le fait même de laisser des sentiments négatifs arriver en moi, et surtout les exprimer, pouvait… simplement m’achever. De la folie ? Peut-être. Mais j’ai refusé de lâcher prise, c’était simplement inconcevable.

Je me disais dernièrement que la dernière fois que j’ai souffert, j’ai bizarrement et petit à petit cessé de penser en termes de bien et de mal. J’aimerais tellement pouvoir y revenir, vraiment. Mais j’en suis incapable. Petit à petit je me suis désintéressée des gens, la personne qui faisait tout pour être aimée est devenue froide, méfiante et renfermée. Ces derniers temps, d’autres événements me font encore plus penser que cette notion de bien ou de mal n’existe pas. je souris quand j’entends que tout se paie, parce que je n’y crois pas. Je regarde les événements arriver, je regarde mes amis s’en aller, et je n’ai pas envie de les rattraper.

Parfois je regarde des films, je lis des livres, parlant de ces sentiments éternels, du bien, du mal … Il m’arrive souvent de pleurer ou d’en être touchée. Avant de réaliser que je pleure surtout d’avoir perdu cette innocence là, il y a très longtemps. Un monde entier me sépare des gens autour de moi.

Alors je fais ce que je peux. Je souris parce que oui, j’ai encore envie de sourire sincèrement. Mais me vient parfois cette drôle d’impression de m’être confondue avec la Sabine de surface qui protège, en dedans, loin, celle qui avait trop de sentiments, d’empathie, qui absorbait sans le vouloir les problèmes des autres. Je ne sais plus très bien qui je suis finalement.

Combien de fois un cœur peut-il se briser avant de l’être définitivement, c’est la question que je me pose souvent… Et moi, qui ai cette drôle d’impression d’être devenue vide de sens alors que d’autres semblent encore voir quelque chose en moi.

Et qui regarde les gens de loin. Préférant garder le peu de cœur qui me reste à l’abri. Juste au cas où. Derrière ma centaine d’évènements… ou d’années.

7 thoughts on “Derrière.

  1. 24 mai, 2012 at 23 h 18 min

    Ton article m’a touchée profondément car c’est exactement le discours intérieur que je me tenais il n’y a pas très longtemps. Ce n’étais pas pour les mêmes raisons, mais je me sentais exactement comme toi, l’impression d’être centenaire, tellement je vivais à l’écart du monde, une vie bien huilée, en dehors de tout et à la fois je faisais aussi (et fais toujours très jeune) et me protégeait de la vie et de toute émotion forte. Mais cette protection me faisait incroyablement souffrir en dedans et je ne voyais pas du tout comment changer, c’était comme une situation cristallisée, qui ne bougerait pas. Les jours passaient ainsi. Pour faire court (car comme d’hab tu as droit au roman) j’ai eu un pb de santé assez important qui a tout brusqué : je suis partie avec un sac à l’autre bout de la France, j’y ai rencontré un homme et toute ma vie a changé du jour au lendemain. Mais j’ai toujours ce pb de santé maintenant et la guérison intérieure est longue, le corps suivra je pense ! Bises et courage, quoi que tu aies vécu, comme tu dis tu y a survécu, il y a toujours une solution quelque part dans un coin, il y aura un évènement ou pourquoi pas une rencontre qui changera cela, je te le souhaite (et moi aussi je pensais avoir le coeur brisé, mais il se reconstruit petit à petit) STOP. Bises

  2. 25 mai, 2012 at 10 h 01 min

    Touchée, mais sans les mots pour répondre ou pour traduire mon ressenti… C’est difficile d’avancer, de se connaitre, de rebondir (mais j’ai la chance d’être qqn de fondamentalement positif qui oublie naturellement les mauvais moments – ils s’effacent tout seuls de ma memoire, c’est d’ailleurs un peu effrayant aussi).
    Prends soin de toi, je crois que c’est le plus important.

  3. aem
    25 mai, 2012 at 13 h 04 min

    courage petite Sabine, et continue tes photos tu as un vrai don pour en faire et les raconter :)

  4. 26 mai, 2012 at 13 h 17 min

    Je lisais dans un livre qu’il faut accepter les sentiments qui nous traversent qu’ils soient négatifs ou positifs, savoir les recevoir. Les laisser passer sans doute. Refouler n’est pas bon parce que çà peut ressurgir à tout moment. Mais face à certaines paroles, certaines blessures, je comprends qu’il ne soit pas facile de les accepter. On fait comme on peut dans ces cas là.
    J’ai lu dans un autre livre (oui oui je lis beaucoup de développement personnel) que certaines paroles peuvent nous blesser et avoir des répercussions sur notre comportement d’après (ainsi, certains créatifs n’osent plus s’affirmer et créer à cause de ca). Je pense que c’est normal que tu sois marquée par les propos de ta famille, parce que oui, c’est eux qui devraient le mieux te supporter, t’encourager dans tes choix, malheureusement c’est pas toujours le cas.

    Mais du peu que j’en connais, tu es quelqu’un de bien, qui mérite d’être heureuse et d’avoir la paix intérieure. Tout le monde le mérite, au fond. Le chemin est sans doute encore long, mais pas inaccessible.
    Ma façon à moi de te dire courage <3.

  5. Jen
    26 mai, 2012 at 22 h 32 min

    Mais tu es The Doctor ! ;)

    Trêve de plaisanterie, j’imagine que peu de mots te réconforteront, alors je ne t’envoie pas de mots mais des pensées légères et quelques petites bises aussi !
    ploum
    ploum
    ploum

  6. 12 juin, 2012 at 16 h 16 min

    Zelda : Ton commentaire m’a touchée, sincèrement. J’avoue douter beaucoup en ce moment qu’il y ait une solution, de plus en plus… la situation cristallisée, c’est exactement ça. Bises et merci.
    Toute Petite : Merci d’avoir laissé un mot malgré tout… Et oh que j’aimerais que les mauvais moments s’effacent aussi vite que chez toi, vraiment ! :)
    aem : merci :)
    ally : <3 J'essaie de faire comme je peux, en effet, mais je suis souvent découragée ces derniers temps...
    Jen : ah ah ah, mais oui en effet :) des bises.

  7. 13 juin, 2012 at 19 h 50 min

    Je me reconnais beaucoup en lisant ces lignes. Merci d’avoir exprimer tout ça. Avoir l’impression d’avoir 100 ans. Oui je comprends. C’est vivre les choses de manière tellement intense que le poids des émotions rajoute sur nos têtes quelques cheveux blancs supplémentaires. Moi j’aime bien me dire que dans une vie, on peut vivre plusieurs vie. Comme ça si tu en as marre de celle présente, tu passes à une autre et tu continues ton bonhomme de chemin, avec un baluchon juste un peu plus gros.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *