Un mois et 15 ans.

(Il y a un mois et demi environ, j’ai écrit ces quelques lignes sur facebook  – la portée s’est faite de façon beaucoup plus privée donc. On parlait alors énormément de la situation en Syrie et de l’afflux des réfugiés. J’ai finalement décidé de publier ce texte par ici, d’abord parce que ça me tient à coeur, même de façon tardive ; ensuite parce que j’ai réalisé que par la suite, des choses très positives sont arrivées par ce biais. C’est également une façon de revenir par ici, sur ce blog qui reste toujours une (petite) porte ouverte sur mon quotidien).

Alors voilà, en ce moment on parle beaucoup, beaucoup… beaucoup de ces gens qui fuient et demandent à être accueillis. On parle, on discute, on s’engueule.
Hier j’ai eu ce Malien de 15 ans, assis en face de moi, le regard perdu. Il voulait prendre des cours de français. Je devais lui faire remplir une fiche, ça a pris beaucoup de temps, il ne parlait pas un mot de français, on a fini par trouver quelqu’un qui parlait Bambara qui a traduit. Il parlait très lentement et très très doucement.


Il est arrivé il y a un mois par bateau en passant par l’Italie. Vous savez, ces bateaux dont on parle tout le temps en ce moment.
Non, il n’avait pas de famille, elle a été tuée, il ne reste que lui. J’ai été obligée de lui poser la question.
Non, il n’a pas d’adresse, il dort dehors. Il dit que c’est mieux. Mieux que quoi ? …

Sur les quelques feuilles de test écrit français qu’on lui avait donné plus tôt dans la salle précédente, il avait juste dessiné un peu, des sortes de fleurs, des gens. Je lui ai dit que c’était très bien. On doit toujours dire aux gens qui viennent passer ces tests que c’est très bien, quoiqu’il arrive. Ils ne sont pas là pour être jugés. Mais en tout ce temps, c’est la première fois que je voyais des dessins.

« Mineur isolé ». C’est le terme employé, celui qu’on m’a donné quand je l’ai accompagné à l’enregistrement des aspirants aux cours de français (non, je ne les accompagne pas d’habitude, sauf s’ils ont vraiment l’air perdus, et ce gamin… avait 15 ans). Les autres filles étaient aussi démunies que moi ; il paraît que ça n’arrive pas souvent, un mineur isolé qui arrive jusqu’à cette étape. D’ici la semaine prochaine, il faut qu’on lui trouve une assistante sociale, quelque chose. On espère qu’il reviendra. Il a dit « merci merci » à tous les adultes qu’il croisait en partant, je lui ai répété encore et encore qu’il devait revenir. Revenir.

Je n’ai très bien dormi la nuit dernière. J’ai pensé aux dessins de ce gamin qui parlait tellement bas que le traducteur de fortune qu’on avait trouvé ne l’entendait presque pas. J’ai aussi pensé que je discute jamais de cette « actualité » dont tout le monde parle, et que je ne le ferai toujours pas. J’ai la gorge trop serrée pour ça.

La situation actuelle, un mois et demi après, donc.

Parfois, je me dis, tiens, le réchauffement bizarre qu’on a en ce mois de novembre a du bon sur un seul point en ce qui me concerne : il ne doit pas avoir froid dehors.

IMG_20150918_141749Malgré nos tentatives répétées, ce gamin, qui est donc revenu (et là, je me dis finalement que le destin doit exister, puisqu’il est revenu, après quelques ratés, pile le jour et le moment où j’étais présente, m’a reconnue et a pu donc être redirigé correctement pour par exemple rencontrer la directrice), ce gamin donc, refuse l’aide associative (administrativement très lourde, il faut bien le reconnaître) sur laquelle on l’a aiguillé au niveau logement : il préfère continuer à dormir dehors, ou s’appuie peut-être et probablement sur son propre réseau. Je me souviens de son « c’est mieux », et je me demande toujours pourquoi… Il ne mange définitivement pas à sa faim, porte toujours les mêmes vêtements, mais il est, et je le vérifie régulièrement dans le cahier des présences, désormais inscrit et assidu en cours de français où il progresse très rapidement. Ce n’est peut-être pas grand chose (l’association a ses limites), mais je considère personnellement que le fait même de pouvoir venir régulièrement à un endroit est un début d’insertion et un point d’ancrage important (s’il a vraiment besoin d’aide, il saura à qui parler, puisque ses professeurs sont extrêmement à l’écoute).  Je ne l’ai pas recroisé, mais je sais que je ne suis pas la seule à garder un oeil sur sa situation. C’est ce que je réponds aux nombreuses personnes qui m’ont demandé des nouvelles suite au texte ci-dessus.

Je me suis demandée ensuite pourquoi tout ceci m’avait autant touchée, pourquoi autour de moi ce texte avait suscité autant de réactions. Bien sûr, c’était touchant, difficile, que sais-je encore. Mais on sait que la misère existe, on sait que des gens dorment dans la rue (on le voit tous les jours), on sait que des enfants ne mangent pas à leur faim… alors quoi ? C’était tout simplement la première fois que moi, personnellement, j’étais confrontée à une personne, en face de moi, avec un sourire, un grand sourire presque encore confiant mais pourtant rempli d’inquiétude, qui vivait tout ça, à cet âge là, et la première fois que j’ai réalisé que je ne pouvais rien y faire, presque rien, pas grand chose… rien. Lui donner à manger ? Et ensuite ? On ne peut pas aider le monde entier… on peut juste essayer d’apporter une petite contribution pour que ça aille mieux. Un tout petit peu.

Je me suis demandée comment faisaient les gens qui étaient confrontés à ça tous les jours. Je ne le sais toujours pas.

Après ça, des gens m’ont proposé leur aide, beaucoup. Des petites choses positives. J’espère un jour pouvoir lui expliquer, à ce gamin, qu’à travers lui des choses ont pu changer un peu. Et qu’il sourira comme il le fait désormais plus souvent… parce qu’il sourit, et sans ce regard inquiet. C’est déjà ça.

2 thoughts on “Un mois et 15 ans.

  1. Vanessa
    7 novembre, 2015 at 0 h 01 min

    :)

  2. Amélie
    8 novembre, 2015 at 22 h 06 min

    Je te dis ça en tant qu’enseignante FLE/FLsco dans l’Education Nationale: ce jeune garçon a 15 ans, donc à un âge où la scolarité est obligatoire en France. Tu devrais le diriger vers le casnav, où un enseignant lui fera passer une évaluation et lui trouvera une place en collége ou lycée, dans lequel il sera pris en charge par un enseignant Fle, avec d’autres jeunes de son âge. Bon courage! ^^

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